Imagine Canada

Pour la cause. Pour la communauté.

​Duel sectoriel : Un débat sur le philanthrocapitalisme

Mardi, 26 Janvier, 2016
​Duel sectoriel
Brian Emmett & Bernadette Johnson

Duel sectoriel, c’est une nouvelle série sur notre blogue qui met en lumière des opinions divergentes sur les enjeux de notre secteur.

Lorsque Mark Zuckerberg et sa femme Priscilla Chan ont annoncé en décembre dernier qu’ils s’engageaient à consacrer 99 pour cent de leurs actions Facebook, évaluées à environ 45 milliards $, à mettre sur pied une initiative caritative, le monde a été estomaqué par l’ampleur sans précédent de ce geste. Plusieurs se sont ensuite ravisés quand les détails de l’arrangement ont été connus, c’est-à-dire que l’argent ne constituait pas un don, mais un investissement dans une société à responsabilité limitée dédiée aux causes caritatives.

Au sein même de l’équipe d’Imagine Canada, ce sujet a donné lieu à des discussions animées. Notre économiste en chef Brian Emmett et notre gestionnaire responsable des politiques publiques Bernadette Johnson se sont livrés à un échange qui fait foi de leurs opinions divergentes dans ce dossier. Leur conversation illustre si bien la complexité du changement qu’amène le philanthrocapitalisme que nous avons décidé que nous ne pourrions mieux contribuer à ce débat qu’en vous présentant des extraits de leur échange de courriels :

 

b.e.L’annonce de Mark Zuckerberg a donné lieu à une énorme controverse et beaucoup de mépris pour ce que plusieurs ont appelé un « geste de marketing ». Ces réactions et leur ampleur m’ont laissé perplexe. Je trouve qu’on peut difficilement parler d’un geste de marketing quand l’annonce s’accompagne d’un engagement de 45 milliards $ au bénéfice de l’œuvre caritative. Pour évaluer les initiatives de ces grands donateurs, il faut adopter un angle pratique plutôt que théorique et se demander si leurs gestes font une différence dans la vie des gens!

b.j.J’ai deux grands problèmes avec ce type de philanthrocapitalisme. D’abord, si nous voulons réussir à convaincre le public que la charité, c’est bien plus qu’un joyeux passe-temps, nous devrons maintenir certains critères en donnant de la crédibilité aux dirigeants et autres preneurs de décisions. N’est-ce pas un manque de respect envers tous ceux qui mettent leur vie professionnelle au service des causes du secteur quand, à la première occasion, nous acclamons toute personne ayant la détermination et l’argent nécessaires et faisons d’eux des chefs de file du secteur? Ensuite, la question démocratique est très importante dans ce contexte. Le philanthrocapitalisme amène avec lui la formulation de politiques sociales par des acteurs qui ne sont aucunement redevables au public et échappent à la règlementation politique. Si nous tenons au principe démocratique, l’apparition de formes « nouvelles et innovatrices » pour décider des politiques sociales sans représentation ni responsabilité aucunes devrait nous préoccuper.

b.e.En effet, le maintien du principe démocratique est un enjeu réel et pertinent. Dans un monde idéal, les électeurs devraient décider des priorités sociales qui seraient ensuite financées avec des revenus gouvernementaux provenant d’un système fiscal équitable. Sauf que, en réalité, notre système démocratique est imparfait, et c’est davantage le cas pour les Américains si peu avides de programmes sociaux. Les gouvernements sont libres de mettre en place des politiques sociales visionnaires pour éradiquer les injustices ancrées dans la société; or, ils sont peu enclins à le faire, justement parce que l’appui démocratique nécessaire est absent. Jusqu’au jour lointain où les gouvernements et les électeurs se font une raison et prennent à cœur les problèmes sociaux fondamentaux, nous continuerons à vivre dans un monde imparfait. Nous devrons évaluer le geste de Zuckerberg dans le contexte de cette réalité.  

b.j.S’il y a vraiment moins d’appétit pour les politiques sociales gouvernementales, il est d’autant plus important que notre secteur se charge d’offrir des solutions aux enjeux existants. Des organismes caritatifs se sont organisés en réseaux et travaillent aujourd’hui avec les gouvernements à l’intérieur de structures assurant la responsabilité de chacun, contrairement à ces personnes et milliardaires influents de plus en plus présents. Et j’ajouterais que la majorité d’entre eux ne représentent aucunement la diversité des collectivités auxquelles s’adressent leurs initiatives. Les programmes sociaux sont surtout censés pallier des problèmes créés par l’écart grandissant des revenus. Est-ce sensé de confier cette tâche à des milliardaires?

b.e.La philanthropie à grande échelle implique une mentalité d’affaires, c’est-à-dire l’avis selon lequel des méthodes apprises dans le secteur privé sont également applicables à des enjeux comme les changements sociaux et l’environnement. Cette façon de penser peut, à un certain point, se heurter à celle d’un secteur qui, traditionnellement, est plus à l’aise de parler de « gens bien qui font du bien ».

b.j.Les philanthropes prennent peut-être plus de risques et ont plus de latitudes pour innover, mais les fournisseurs de services sociaux ont un profil de risques très différent de celui des entreprises. En cas d’échec, les perdants ne sont pas des investisseurs, mais des bénéficiaires. Les avantages éventuels pèsent-ils plus lourd que les conséquences négatives de l’« innovation », comme on dit dans le monde des affaires? Puis, dans le cas de l’œuvre caritative, qui s’occupe des conséquences? On ne peut simplement appliquer une mentalité d’affaires au travail accompli dans ce secteur et s’attendre au même rendement. Cela voudrait dire que le succès dans le monde des affaires se traduit automatiquement par un succès dans le monde caritatif, et que ces gens riches possèdent non seulement de l’argent, mais également des compétences uniques qui font défaut dans le secteur. Cela peut paraître sarcastique, mais le PDG d’un organisme caritatif serait-il immédiatement qualifié pour prendre des décisions de nature transformatrice concernant l’avenir et les orientations du secteur privé?

b.e.C’est vrai, les aventures caritatives de certains milliardaires ont connu des échecs notables, et les efforts investis par Gates et Zuckerberg dans le domaine de l’éducation illustrent bien l’importance parfois excessive accordée aux mesures et aux résultats. Il reste que ces points négatifs sont amplement contrebalancés par les bienfaits considérables des efforts investis en santé dans les pays en voie de développement par la Gates Foundation. Parmi les atouts que ces milliardaires de l’univers des technologies amènent au monde philanthropique, il y a leur appétit pour les grands projets, l’acceptation du risque et la patience dont ils doivent faire preuve pour atteindre des résultats qui peuvent faire changer le cours des choses. 

b.j.Depuis longtemps, la philanthropie fait partie de l’économie de dons, et Marc Zuckerberg fait bien plus qu’ajouter des outils économiques à la boîte d’outils philanthropique. Il contribue à faciliter une réorientation de la philanthropie en ce que certains méthodes et résultats caritatifs deviennent des outils d’investissements pour atteindre des résultats d’ordre social ou autre. Pour moi, ce geste illustre un changement fondamental qui s’opère dans l’univers de la philanthropie.

b.e.Mais nous vivons dans un monde axé sur le savoir dans lequel l’innovation et les connaissances sont des éléments clés pour améliorer la qualité de la vie. C’est pourquoi l’arrivée de nouvelles idées en philanthropie provenant du secteur qui, plus que n’importe quel autre, et fondé sur les connaissances et l’information n’est pas une source de préoccupations. Au contraire, il faut s’en réjouir. D’après moi, en fin de compte, l’expérience nous démontre que le monde se porte beaucoup mieux si les milliardaires investissent leur argent comme Zuckerberg, Gates et Buffett ont choisi de le faire au lieu d’acheter des yachts ou des équipes sportives.

b.j.Si j’étais de nature désinvolte, je dirais : le secteur a besoin de l’argent de Zuckerberg, mais avons-nous besoin de Zuckerberg? Plus sérieusement, je crois que le secteur bénéficierait davantage si on distinguait entre ce qu’il fait et ce qu’est la charité.

b.e.Ce qui me préoccupe le plus dans cette discussion, c’est son caractère conservateur. Une observation assez étonnante à faire sur des commentateurs qui se considèrent comme progressistes. Or, ce n’est guère dans une perspective idéologique que je qualifierais ces commentaires de conservateurs, mais dans une perspective de « nous ne voulons pas que ça change ». Le commentaire selon lequel nous serions très heureux de recevoir l’argent le résume très bien. Le problème serait Zuckerberg avec ses nouvelles idées et méthodes qui pourraient fonctionner ou pas, il devrait donc prendre moins de place. Ce que nous voulons vraiment, c’est le statu quo doté de plus d’argent.

b.j.Ce n’est pas le caractère nouveau des idées de Zuckerberg qui me préoccupe; je me questionne sur ses qualifications. Ces expériences philanthropiques passées n’ont pas été des plus concluantes, et il a affirmé que ses gestes antérieurs étaient censés faire de lui un meilleur philanthrope (et je suppose que les bénéficiaires servaient à sa formation). Même quand ça marche, peut-on vraiment dire que c’est l’esprit innovateur de Gates qui a permis de sauver cinq millions de vies en combattant des maladies évitables, ou c’est son argent? A-t-il fait quoi que ce soit qu’une fondation bien établie ou un réseau d’organismes de bienfaisance n’aurait pu faire avec cet argent? Les organismes caritatifs auraient-ils fait autant d’erreurs graves? Plusieurs sont d’avis que non.

b.e.D’après moi, ton argument n’atteste pas de l’échec du philanthrocapitalisme, mais de la difficulté énorme à créer des programmes qui fonctionnent bien. En revanche, il apparaît d’autant plus utile d’explorer de nouvelles idées pour résoudre des enjeux sociaux prioritaires qui se sont avérés difficiles à régler en utilisant les méthodes convenues.

b.j.Parlons défense des intérêts. Pour leur promesse de dons, Mark Zuckerberg et Priscilla Chan profitent de la quasi-absence de contraintes dans le modèle des sociétés à responsabilité limitée. Il s’agit là d’un précédent important parce que cela signifie qu’ils auront une influence relative plus grande sur le programme politique que les organismes caritatifs. Il faut se demander si Zuckerberg est la bonne personne pour défendre des intérêts au nom des organismes de bienfaisance, et la possibilité de faire des profits ajoute un degré de complexité à cette situation. Se portera-t-il vraiment à la défense de changements systémiques pour rétablir l’équilibre social en s’attaquant à des questions liées aux inégalités socioéconomiques? J’en doute.

b.e.Quels que soient les mots utilisés pour le décrire, le changement se produira. Que ce soit à la manière Zuckerberg ou à celle de Larry Page (garder l’argent dans l’entreprise et assimiler la partie « philanthro » du philanthrocapitalisme). Les organismes caritatifs doivent éviter de projeter l’image d’acteurs vieux jeu réticents à accepter le changement.

b.j.Les changements dont nous parlons auront des répercussions énormes, et je pense que l’étiquette « conservatrice » ou « traditionnelle » ne sert qu’à masquer des préoccupations pertinentes et pratiques des organismes caritatifs alors que nous découvrons cette nouvelle facette de la philanthropie. Qui plus est, la pratique établie depuis longtemps de donner à des acteurs caritatifs ayant la confiance du public de voir à la meilleure allocation des ces fonds relève aujourd’hui d’un certain bon sens. J’ai bien peur que notre société perde de vue cet acquis.

À propos des auteurs

Brian Emmett

En tant qu’économiste en chef pour le secteur des OSBL, Brian Emmett est chargé de mesurer l’impact du secteur et d’attirer l’attention des décideurs politiques sur les questions auxquelles les organismes de bienfaisance et les organismes sans but lucratif sont confrontés. M. Emmett est titulaire d’un diplôme en économie de l’Université de Western Ontario et de l’Université d’Essex, en Angleterre, et sa carrière dans la fonction publique a été longue et brillante.

Bernadette Johnson

Bernadette Johnson est titulaire d’une maîtrise ès arts en études des conflits et d’une maîtrise en philanthropie et leadership dans le secteur sans but lucratif. Elle a fait ses premières armes dans le milieu de la recherche en histoire des peuples indigènes et a travaillé récemment à titre de coordonnatrice de la recherche pour la Commission de vérité et de réconciliation du Canada. Actuellement, elle s’investit, à temps perdu, dans le développement d’une entreprise sociale et mène des recherches sur le marché des investissements à impact social.

Back to Blog Retour au blogue

Ajouter un commentaire

Nos partenaires nationaux

  • great west life
  • Lawson Foundation
  • Muttart Foundation
  • RBC Foundation
  • Suncor
  • TD Bank
  • investors group

Learn more about our National Partners and other supporters.

Charitable Registration Number: 119218790 RR0001