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La démocratie du don : à partir de quand l’influence de la philanthropie devient-elle excessive?

La démocratie du don : à partir de quand l’influence de la philanthropie devient-elle excessive?

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Les récentes élections aux États-Unis ont galvanisé une conversation internationale sur le concept de démocratie et de processus démocratique. Cela nous a fait réfléchir à l’opacité et au fréquent déficit démocratique de la philanthropie à l’échelle internationale et ici, au Canada. 
 
On permet souvent à ceux qui ont les moyens d’effectuer des dons importants d’exercer l’influence la plus décisive en façonnant l’impact de leurs dons et, par le truchement de leur philanthropie, de façonner la société au sens large, contrairement à ceux dont les dons se chiffrent à quelques centaines de dollars ou moins. Cela donne à penser que chaque dollar équivaut à un vote – et que, plus les dollars sont nombreux, plus le nombre de votes l’est également, ce qui augmente votre influence de donateur – et ce qui ressemble beaucoup au système démocratique aux États-Unis, ici au Canada et, franchement, dans le monde entier. Les personnes qui ont de l’argent achètent de l’influence, mais, dans l’ensemble, les donateurs à l’influence et aux moyens les plus importants ne présentent pas la même diversité que l’ensemble de la population. Des nuances importantes de la philanthrope nous échappent-elles? Et comment pouvons-nous faire en sorte que les intérêts d’une très petite minorité ne relèguent pas au second rang les intérêts des nombreuses personnes aux moyens financiers relativement plus modestes? 

De par leurs dons, les donateurs peuvent exercer de l’influence sur l’orientation des organismes caritatifs et ils ne s’en privent pas. Faut-il en conclure que plus le donateur est important, plus son influence l’est également?

De nombreux organismes de partout au Canada sont fiers de leurs profondes racines dans la philanthropie. Les histoires de philanthropie transformationnelle et d’admirables actes de générosité inspirent tout autant les employés, les bénévoles et d’autres philanthropes. Un grand nombre de ces donateurs sont véritablement altruistes et ont un impact bénéfique sur leurs communautés en soutenant les hôpitaux, les universités, les églises ou les institutions artistiques et culturelles. En revanche, si on examine la situation dans son ensemble, du point de vue de la diversité et l’inclusion, une autre histoire émerge : les organismes caritatifs qui ont attiré ce type de donateurs, ou les organismes que ces derniers choisissent de soutenir financièrement, ont également façonné notre société de façon à promouvoir certaines causes ou initiatives plus que d’autres.

Les organismes qui peuvent le mieux fidéliser les donateurs et témoigner leur reconnaissance envers ces derniers (p. ex. en apposant le nom d’un donateur sur un édifice) semblent beaucoup plus prospères que ceux dont la mission est moins exigeante en investissements ou dont les témoignages de reconnaissance ne sont pas aussi visibles. Pardonnez-nous ce cynisme, nous ne suggérons pas que les donateurs sont homogènes ni que leurs dons ne sont motivés que par la reconnaissance. Voici un exemple qui appui notre argument : il est clair que le capital social des personnes noires et des communautés noires au Canada est beaucoup moins abondant que celui des autres personnes et des autres communautés, blanches notamment. Par conséquent, il ne faut pas s’attendre à une influence particulièrement positive des investissements philanthropiques pour les communautés noires et les organismes au service des personnes noires. Et en voici la preuve – pour chaque don de 100 dollars à un organisme caritatif au Canada, seulement sept cents sont octroyés aux organismes caritatifs noirs, selon la première étude de son genre consacrée au secteur philanthropique du pays et à son impact sur les communautés noires.

Avant de se lancer dans d’importantes campagnes de financement des immobilisations, il n’est pas rare que les organismes sollicitent l’avis de leurs plus fidèles bienfaiteurs. On peut donc présumer que si les donateurs ne voient pas de nouveaux projets d’un œil favorable, ils n’obtiennent pas le feu vert, indépendamment de leur mérite. Est-il donc possible que notre pratique de la philanthropie donne aux grands donateurs et aux méga-donateurs le pouvoir d’influer sur l’orientation d’un organisme – directement ou indirectement?

Les petits donateurs devraient-ils avoir leur mot à dire?

Dans les sociétés démocratiques, la majorité l’emporte. Il n’est donc peut-être pas déraisonnable de s’attendre à ce que les personnes qui communiquent naturellement plus souvent avec les dirigeants et qui disposent de plus de ressources (finances, réseaux, etc.) puissent exercer une influence supérieure sur l’emploi des fonds. En revanche, on peut soutenir que ceux qui donnent moins, comme les donateurs qui contribuent aux campagnes annuelles de financement, par exemple, donnent une proportion supérieure de leur revenu et affectent principalement leurs dons à la « survie » des projets (p. ex. dons non désignés qui peuvent financer les frais administratifs généraux). D’une certaine manière, leur impact sur les organismes est le plus direct, mais ils n’exercent qu’une influence faible ou nulle sur leur orientation et n’ont que peu d’accès ou aucun accès à leurs dirigeants. Pourrait-on réinventer un modèle philanthropique dans lequel même les petits donateurs ont droit aux louanges et à la consultation réservés aux grands donateurs?

Est-il prouvé que les méga-donateurs ont façonné/influencé la société par leur philanthropie?

Il faut répéter que la majorité des donateurs sont véritablement altruistes et souhaitent améliorer la société. En revanche, à cause de leur relative homogénéité et de leur privilège, ils perçoivent vraisemblablement la société d’un certain point de vue et attachent, par conséquent, de l’importance à certaines causes plutôt qu’à d’autres et à certains projets plutôt qu’à d’autres. Il n’est pas difficile de trouver des exemples de causes ou d’initiatives qui ont bénéficié du soutien d’un groupe homogène de donateurs, tandis que d’autres ont peiné à obtenir le soutien des mêmes groupes de donateurs. Cela n’est pas dû à de la malveillance ou à une volonté délibérée, mais plutôt à l’homogénéité écrasante des grands donateurs et des membres des conseils d’administration des organismes caritatifs canadiens. De nombreux organismes ont une longue histoire et des fonds de dotation établis au profit d’initiatives particulières qui ne correspondent peut-être plus à une priorité ou à un besoin pour ces organismes. Nous devrions peut-être réinventer un modèle philanthropique dans lequel les fonds de dotation ne doivent pas être permanents et l’importance des projets doit être examinée environ tous les dix ans.

Il est important de reconnaître la générosité des donateurs provenant de communautés racialisées. Par exemple, les donateurs noirs donnent des pourcentages de leurs revenus parmi les plus élevés aux organismes caritatifs par rapport aux autres groupes raciaux, mais on ne leur reconnaît pas le statut de visage traditionnel de la philanthropie. Dans le même ordre d’idées, les femmes canadiennes riches donnent une proportion plus grande de leurs actifs de placement aux organismes caritatifs que les hommes. Les femmes sont une population clé que les collecteurs de fonds devraient inclure dans leurs stratégies. En revanche, selon 40 % des femmes qui travaillent dans d’importants organismes caritatifs, on met moins l’accent sur la sollicitation de dons auprès des femmes et seulement 33 % des femmes qui travaillent dans d’importants organismes caritatifs croient que les donatrices fortunées sont respectées au même titre que leurs homologues masculins.
 

La voie de l’avenir

Si un parti politique mettait à l’étude un projet de loi modifiant profondément qui peut accéder aux études supérieures, on s’attendrait à ce qu’il consulte des universitaires, des étudiants de niveaux universitaire et collégial, des étudiants potentiels et d’autres intervenants pertinents. Il devrait en être de même pour les organismes caritatifs – et ce sont malheureusement ceux au capital social le moins important et les bénéficiaires des fonds collectés qu’on oublie dans le processus de planification ou à qui on accorde le moins d’influence dans la conception des stratégies. Voici quelques exemples de moyens à employer par les organismes caritatifs pour véritablement partager le pouvoir avec les intervenants les moins représentés dans la philanthropie canadienne traditionnelle :

  1. Présentez les bénéficiaires des fonds du point de vue de leurs atouts (même quand leurs histoires sont traitées de manière anonyme), comme les donateurs – en mettant l’accent sur leurs forces et leurs aspirations et en évitant de vous attarder sur l’adversité qu’ils ont affrontée. 
  2. Évitez à tout prix de faire appel aux membres de la communauté à titre d’experts-conseils non rémunérés. Les mouvements Black Lives Matter et Land Back ont créé chez les grands organismes un regain d’intérêt en faveur de la justice raciale et de l’inclusivité. Ne sollicitez pas les employés noirs, autochtones et de couleur de votre organisme pour vous « en inspirer » ou leur demander de diriger une stratégie d’équité, de diversité et d’inclusion. Ce travail a de la valeur et représente de réels efforts, même si l’expérience présentée par une personne est vécue et non professionnelle. Donnez la priorité à ce travail et rémunérez-le.
  3. Réfléchissez à l’énergie et à la détermination nécessaires pour établir des groupes de jeunes philanthropes ou pour mobiliser des bénévoles et la communauté pour échanger des idées sur le prochain défi du seau à glace pour collecter des fonds. Appliquez la même énergie et la même passion et mobilisez des bénévoles et la communauté pour qu’ils fassent don de leur temps et de leurs talents à votre organisme et qu’ils façonnent les programmes et les domaines dans lesquels les fonds collectés seront investis. 

Nous estimons que les organismes caritatifs ont une responsabilité de s’assurer que leurs pratiques de collecte de fonds sont démocratiques et inclusives. Le monde change, tout comme la philanthropie.

 

Nos auteurs et autrices invité.es s’expriment à titre personnel. Leurs opinions ne reflètent pas nécessairement celles d’Imagine Canada.

Tanya Hannah Rumble, CFRE, MFA-P™ 
Tanya Hannah Rumble, CFRE, est une chef de file de la collecte de fonds qui a recueilli des millions de dollars pour des organismes caritatifs parmi les plus importants du Canada. Tanya se passionne pour l’équité, la diversité, l’inclusion, s’intéresse aux questions relatives au pouvoir et au privilège et leurs liens avec la philanthropie. Tanya est titulaire d’un baccalauréat spécialisé en sciences politiques de McMaster, d’un certificat d’études supérieures en marketing et communications de NYU; elle a également suivi le Programme de bourses en inclusion et philanthropie de l’Association des professionnels en philanthropie et celui de DiverseCity. Tanya est une nouvelle maman, consomme les balados avec véracité et pratique la pâtisserie avec enthousiasme. Tanya reconnaît avec gratitude les territoires traditionnels des nations Mississauga et Haudenosaunee, où elle vit et travaille avec son mari et son jeune fils. 
 
Mariya Yurukova, MBA, CFRE

Mariya est une professionnelle de la collecte de fonds expérimentée et une leader d’opinion du secteur sans but lucratif. En plus de 15 années d’expérience, Mariya a collecté plus de 20 millions $ pour divers organismes, en travaillant à des dons s’échelonnant de millions de dollars à ceux de campagnes de marketing direct visant de nouveaux donateurs. Mariya fait entendre sa voix et défend activement la cause de la diversité du secteur sans but lucratif dans Hilborn Charity E-News, Advancing Philanthropy, CASE Currents Magazine et dans de nombreuses autres publications. Immigrante de la première génération et membre d’une famille interraciale, Mariya est parfaitement consciente des inégalités systémiques au sein du secteur sans but lucratif et promeut les causes de justice sociale, tout en reconnaissant son propre privilège.
 

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